
- David !
Le jeune homme leva les yeux vers la présidente. Installée derrière son bureau, surélevée par rapport à la salle, elle semblait en même temps assise et debout. Ses petits yeux regardaient David avec sévérité : comme toujours, depuis le début du procès, ils intimaient une réponse.
- Oui, Madame ?
- Répondez à la question de l'avocat général, je vous prie.
David hésita. Il regarda les gens et les bureaux qui l'entouraient. Personne ne pipait mot. Dans la salle, quelques chuchotements serpentaient ici et là, mais ils ne seraient d'aucune aide au prévenu. Pas cette fois.
- Excusez-moi, Madame, mais je n'ai pas entendu la question, bredouilla David.
Une partie de la salle éclata de rire. David les maudit intérieurement. Si seulement il avait eu les "petits frères" avec lui, si l'Etat ne s'était pas déplacé pour lui répondre en personne, personne ne rirait de lui.
La présidente soupira.
- Maître, veuillez répéter votre question, dit-elle.
L'avocat général, un grand type qui se tenait haut dans sa tenue de magistrat, s'éclaircit la gorge :
- Monsieur ..., nous parlons depuis dix minutes de cette vidéo où vous vous montriez, avec certains de vos amis, dans une plantation de chanvre. Comme vous le savez, ou plutôt comme vous semblez l'avoir oublié, la culture du chanvre indien - également appelé cannabis - est interdite en France. D'où ma question, que je répète une seconde fois : reconnaissez-vous avoir cultivé du chanvre chez vous ?
- Non non, monsieur.
- Maître, chuchota l'avocat de la défense à l'oreille de son client. C'est un magistrat, appelez-le "maître".
- J'veux dire, maître, continua David. (Il hésita, regarda la salle, revint à l'avocat général :) C'était pas chez moi, ça, du chichon j'en ai jamais eu. Enfin si, mais j'en ai jamais cultivé. C'était chez un... (Il allait dire "pote", mais il sentait, instinctivement, que ce mot ne serait pas le bienvenu.) Un ami. (Soulagé d'avoir trouvé le bon mot, David siffla légèrement du nez.) Un ami à moi, un Suisse. Mais je lui ai rien acheté, hein, le canna j'y ai même pas touché. C'était juste pour le clip.
- Je vois, dit l'avocat général.
David suait à grosses gouttes. Il n'était pas à sa place, où plutôt il n'y était que trop. Quelqu'un comme lui n'était pas fait pour connaître les affres de la justice. Il aimait parler, prononcer des discours. Pour David, parler était un acte, une manière d'exister et de s'imposer dans le réel. Ce qu'il disait, le contenu, importait peu. L'important, c'était de parler, voilà tout. Être vu, se construire en parlant, confondre la parole et l'acte - ce qui était un excellent moyen d'agir sans agir, en inventant ce qu'on faisait. D'une certaine manière, ce que David inventait, il le faisait vraiment, par la pure parole. Malheureusement, l'Autorité ne le voyait pas comme ça. L'Autorité, toujours elle. Avec un grand A. Si David avait connu la politique, il aurait pensé que ce A était le même que celui d'Anarchie, tout aussi frappant, signe d'immoralité et de rébellion. Et s'il avait fait de la sociologie, il aurait pensé que dans les deux cas, le carcan était le même. Mais David n'avait fait ni l'un ni l'autre : seul le rap l'avait vu grandir, et devant un tribunal, il n'était pas d'une grande aide. David se serait bien vu en tribun de sa cause, mais il découvrait, assez tardivement, qu'il n'avait pas de cause. Rien du tout. Juste une salle, des gens aux airs hauts, un public qui regardait le spectacle comme s'il avait été au cirque et un imbécile d'avocat commis d'office qui s'en fichait.
Les magistrats échangeaient divers propos, avec l'air de faire un travail de routine. David ne se sentait pas concerné. On ne lui parlait pas, on le regardait à peine. Il était spectateur de sa propre vie, comme une petite pièce prise entre les rouages d'une machine. Malgré l'abrutissement de rap et de chichon dans lequel il se maintenait depuis des années, David pouvait encore entendre en lui une petite voix, non encore étouffée. Cette voix se promenait sous son crâne lisse. Elle lui disait : "Allons ! Tu es une proie facile pour ces gens. Tu leur as tendu les bâtons pour te faire battre, et tu te plains qu'ils en fassent usage. Comment voulais-tu que cela finisse ? Autrement ?"
David rejetait cette voix, avec son vocabulaire compliqué, sa moralité si française qu'il haïssait par-dessus tout. Dans les brumes de la drogue et de l'alcool, il essayait avant tout d'étouffer cette voix. S'il parlait autant devant une caméra ou avec de jeunes immigrés deux fois plus jeunes que lui, c'était d'abord pour couvrir, par la voix de son choix - son choix politique -, celle qui subsistait encore en lui, et qu'il n'avait pas choisie. David n'avait plus rien à quoi se raccrocher. Ses amis ? Ses camarades de la rue ? Ils n'étaient pas là. Et quand ils y étaient, quand ils étaient emprisonnés derrière un box, l'univers larvé de la justice semblait ne pas avoir prise sur eux. Fofana - un homme que David admirait secrètement - se moquait de tout. Les menaces des juges glissaient sur lui comme les plumes d'un canard. C'était lui qui avait terrorisé les magistrats, pas l'inverse. Mais Fofana appartenait à un groupe qui le surplombait, et qui le prendrait en charge une fois derrière les barreaux. David n'avait rien. Tout ce qu'il avait conquis, il ne ressentait plus aujourd'hui. Sa vie s'était rétrécie comme la fumée d'un feu prise par une cheminée. En l'occurence, la cheminée semblait bouchée.
Allez, mauvaise graine, dit la voix. Accroche-toi. Je serais toujours là, moi, même si tu ne le veux pas.
David acquiesa. Les quelques jeunes des quartiers présents dans la salle - Jean-Armand, son ami de toujours, Bilel et quelques autres - allaient rire de lui. Mais s'ils ne riaient pas de lui, ils le laisseraient tomber de toute façon. La présidente, douée d'une conscience aigüe de ses semblables, parvenait à sentir ce qui se passait dans l'esprit du prévenu. David, vingt-neuf ans, dont huit de rue et cinq de fumette illégale : du menu fretin. Il avait déjà tout avoué, mais son esprit restait encore à convertir lorsqu'il avait mis les pieds dans le box. La présidente sourit : cet esprit-là venait de se convertir tout seul. C'était tellement facile avec les racailles. Une fois sorties de leur troupeau, comme elles étaient faciles à retourner.
- David, vous disiez que la plantation de chanvre apparaissant sur la vidéo n'était pas à vous. C'est cela ?
- Oui, Madame, acquiesa-t-il.
Chuchotements dans le public. David reconnut le timbre timide de la voix de Bilel. Lui, il l'enviait : Bilel n'aurait pas à se battre pour avoir accès au rap, pour "devenir un bonhomme" comme on disait. C'était en lui, ontologiquement. David ne pouvait bien sûr pas le formuler de cette manière-là, mais il le ressentait, et il tripotait la bague qu'il avait à la main gauche en y pensant.
- Pourtant, dit la présidente en prenant l'air de s'interroger, vous vous exhibez sur Internet en compagnie de cette plantation, comme si elle était à vous. Vous y mettez de la fierté, on le sent bien. Êtes-vous fier d'établir un lien entre vous et la drogue ? Y attachez-vous de l'importance, affectivement parlant ?
David faisait un effort visible pour suivre chaque mot de la question. Pourquoi ne le laissait-on pas dire ce qu'il avait à dire comme il en avait envie ? Pourquoi le laissait-on parler uniquement à partir d'une question incompréhensible, pour mieux le briser après ? La petite voix dit : parce que tu n'as rien à dire, crétin. Tout ce que tu dis ou penses est vide de sens. Maintenant qu'on te demande de penser, au moins en apparence, tu es bien embêté.
Ta gueule, songea David. Aide-moi plutôt.
- Ben, c'est-à-dire que dans le rap, on aime bien ce qui est interdit, vous comprenez. Ca fait stylé. (La voix dit : mauvais mot. Tu aurais mieux fait de dire que ça fait classe, au moins classe plutôt que stylé. Ca t'apprendra à lire aussi peu de livres. Ta gueule, salope, pensa David, parle un peu à ma place si t'es aussi maline.) On met des trucs comme ça, mais c'est parce que les gens, ils aiment, en fait. Ca fait du buzz.
- Et vous faites du rap. Donc, vous faites aussi ces choses interdites dont vous parlez ?
- Euh... pas forcément, Madame. Moi, je mets juste ce que... ce qui fait kiffer les gens. En fait, c'est pour plaire.
- Mon client ne fait pas l'apologie de la consommation de drogue, dit l'avocat de la défense, dont les interventions étaient aussi rares que les fleurs dans le désert. Ce qu'il veut dire, c'est qu'il est obligé de passer par ce qui peut ressembler à une apologie pour toucher son public. Cependant, il n'y a pas d'apologie véritable de la consommation de cannabis dans ses propos. Il a pu sembler en faire, mais ce n'est qu'un jeu de scène. Prenez Marilyn Manson, ou ces groupes de musique ouvertement sataniste : ils appellent au meurtre, à verser le sang, et pourtant aucun de leurs membres n'a de problèmes avec la justice. A côté d'eux, les délits auxquels mon client a pu appeler dans ses vidéos relèvent de l'anecdotique.
- Merci, maître, dit le vice-procureur, mais c'est votre client que nous interrogeons en ce moment.
- Je tenais simplement à préciser une réponse qui peut être mal interprétée, ajouta l'avocat.
- Vous parlerez après.
Plus encore que la présidente, le vice-procureur effrayait David. Calé bien au fond de sa chaisse, large d'épaules, il avait un visage massif comme une grosse pierre et portait un nom barbare. Caracoche, ou Catacoche, David ne se souvenait plus très bien. En tout cas, c'était un nom hérissé de sonorités désagréables, qui semblaient dire au prévenu : "toi, tu n'as aucune chance".
- Et donc, poursuivit la présidente, vous faites une musique dont les paroles appellent à commettre des délits. Vous aimez que des délits soient commis ? Dans quel but ?
Sous ses airs de femme logique et réservée, la présidente était une dame de fer. Les méandres dans lesquelles elle emmenait son prévenu étaient tracées d'avance.
- Ben, j'ai grandi dans la rue, Madame, alors j'ai été dedans. Mais j'ai pas eu le choix, c'est juste que je consommais, rien que moi.
- Répondez à la question de la présidente, je vous prie, grinça le vice-procureur.
- Non, non, j'aime pas, non.
David n'avait pu s'empêcher de couiner en répondant. La voix du vice-procureur lui glaçait les os.
- Alors, continua la magistrate implacable, pourquoi appelez-vous à commettre des délits si vous n'aimez pas que des délits soient commis ?
- J'arrête le rap, Madame.
Silence. Même le public ne chuchotait plus. Les magistrats semblaient retenir leur souffle, comme si David était en train d'accoucher de quelque chose qui allait changer sa vie. Eh bien voilà, dit la voix, ce n'était pas plus dur que ça. On te tord un peu, tu te contredis tout seul et tu vas là où on veut. Classique.
- J'ai fait des trucs, de la musique et tout, mais je crois que j'vais passer à aut'chose maintenant. En fait, j'arrête le rap, voilà.
Le public se réveilla tout d'un coup. Des discussions bruyantes commençaient, surtout du côté des "jeunes des quartiers". Bilel ne chuchotait plus : malgré sa timidité, il parlait tout fort, comme s'il était déjà un adulte. La présidente saisit son maillet et frappa trois coups bien nets sur son bureau. Aussitôt, les discussions cessèrent, et ses petits yeux se penchèrent de nouveau sur David, par-dessus les lunettes rectangulaires qui les encadraient.
- Eh bien, voilà une bonne résolution, dit la présidente en réprimant un petit rire. Il n'y a qu'à espérer que vous la teniez.
- Oui, oui, bien sûr, bafouilla David.
En plus, elle enfonce le clou. Vivement que tu aies touché le fond, dit la voix, on arrêtera les frais.
- A ce propos, continua-t-elle d'un ton plus vif, qu'est-ce qu'il y a écrit sur votre t-shirt ?
- Truand de la galère, Madame. C'est... euh, c'est le nom du... du collectif, auquel j'appartiens.
Cette fois, la magistrate ne retenait pas son sourire. La route était royale ; ce n'était plus une route, mais un boulevard, et on allait bien rigoler.
- Un label, oui, un label de rap. J'en ai entendu parler, assez vaguement, je dois dire. Si le rap est une musique qui appelle à commettre des délits, ou en tout cas le rap tel que vous l'avez conçu jusqu'à présent, et que vous êtes affilié à un label qui en produit, alors vous allez continuer à être délinquant, vous aussi ?
Le syllogisme était simple mais désarmant. David commença à répondre, dans un murmure, puis s'arrêta. Il ne savait pas quoi dire. Se raclant la gorge, il bafouillait, ne parvenait pas à placer un seul mot. Son avocat se porta à la rescousse :
- Maître, cette question dépasse largement l'affaire dont il est question en ce moment, et mon client n'a pas à y répondre.
Simulant une moue de vague mépris, la présidente suspendit sa question. David poussa un soupir de soulagement. Sauvé ! dit la voix. Mais pas pour très longtemps.
Les magistrats se remirent à parler entre eux, et David finit par ne plus les écouter. A nouveau, il se sentait étranger à tout cela, comme un objet posé sur la table de l'antiquaire qui le négocie. Au fond, il s'inquiétait surtout pour ses amis des quartiers. Jean-Armand ne le laisserait pas tomber, il était trop dépendant de lui pour cela ; mais les autres ?
Le vice-procureur se mit à parler, et il continua, longuement. Sa voix désagréable faisait frissoner David même s'il ne comprenait pas très bien ce qu'il disait. Vers la fin, l'avocat commis d'office se pencha à l'oreille de son client et dit quelque chose à propos d'un mandat de dépôt non requis.
- Un quoi ?
- En termes simples, ça veut dire que vous n'irez pas en prison. Du moins pas pour l'instant.
Un soulagement intense saisit David. Toute la tension accumulée pendant la matinée retomba ; l'espace d'un instant, il se sentit libre comme l'air, tout prêt à s'envoler, par-dessus les bureaux et le public - mais son stress revint bien vite quand il songea à ses amis des quartiers, qui étaient toujours là, eux. David pensa à Morsay. Qu'est-ce qu'il allait dire ? Et les journalistes, s'il y en avait ? David ne lisait pas les journaux, mais il y avait bien des gens qui le faisaient - des boloss selon lui - et qui entendraient son histoire.
Il sentit la chair de poule pointer sur ses bras. Même si les tribunaux le lâchaient, la rue serait là, toujours, et le Net aussi. Or, à présent, aucun des deux ne pourraient l'aider. Ni ses vidéos, ni ses amis, ne lui seraient d'aucun secours. Mais moi, je serais là, chuchota la voix, si fort que David craignit que quelqu'un d'autre ne l'ait entendue. Et pourquoi tu es là, pensa-t-il, pourquoi tu restes ?
La réponse tomba, laconique : parce que je suis toi.
Libellés : cannabis, chanvre indien, david, eric de montgolfier, jean-armand, k-libre, morsay, nice-matin, truand2lagalere, vinceneil